A la terrasse
Je bois à la terrasse d’une taverne, une délicieuse tasse de chocolat. L’air respire des odeurs printanières. Au moment où je lève vers ma bouche ce breuvage délicieux, mes yeux croisent ceux d’un homme assis légèrement en biais de ma table, plongé dans la lecture d’une revue. Le temps que nos regards se croisent et je continue ma dégustation.
Le soleil est encore haut dans le ciel, en plein après-midi, je me suis arrêtée dans un petit village.
Sur la place où se trouve l’établissement, de grands tilleuls étalent leurs feuillages dans toute leur première verdure. Au milieu une sculpture lance des jets d’eau et fait entendre un joli murmure de fraîcheur. Sur le bord de cette fontaine des enfants jouent et s’amusent avec un ballon qu’ils plongent avec allégresse dans l’eau qui rejaillit sur eux, et j’entends leurs éclats de rire.
Mon regard à nouveau et comme par magie croise à nouveau les yeux de cet homme. Il me regarde avec insistance. A ce moment là j’aurais pu terminer ma boisson, régler la consommation et m’en aller. Mais non, irrésistiblement je me laisse entraîner dans ses yeux bleus, dans ce regard clair et souriant. Car oui sur ses lèvres se dessine un merveilleux sourire auquel je ne peux que répondre. J’ai le soleil dans les yeux, je suis éblouie. Mais non par l’astre déjà chaud pour la saison, mais par ce regard si profond et insistant qui vraiment m’intrigue. C’est peut être ce qu’il recherche susciter ma curiosité. Moi je me sens flattée et amusée, et je me dis que nous n’allons pas rester ainsi à nous regarder sans prononcer un seul mot. Mais il ne bouge pas et referme sa revue.
Il me lance un autre regard et à ce moment là quelque chose se produit, mon cœur se met à battre plus fort, pour une raison que je ne m’explique pas, je me sens désarçonnée, éperdue, et pour prendre une contenance j’appelle le serveur pour lui demander de régler l’addition.
Mais l’homme à la table a entendu mon appel et se lève. Je suis troublée, et je le vois s’avancer vers moi, avec toujours ce sourire aux lèvres si éclatant, si émouvant.
Je dois convenir que ce que je ressens est tout à fait inhabituel et nullement préparée à ce que je vais pouvoir bien dire.
Il se dresse dos au soleil, et me demande, avec beaucoup de chaleur dans la voix, si j’accepte une autre consommation en sa compagnie.
Ma foi me dis-je avant de lui répondre, je ne risque rien, la terrasse est bondée, et c’est un lieu public.
Et c’est dans un murmure, mais souriante que je lui réponds :
- Je crois que nous ne nous connaissons pas n’est ce pas ?
- Non me dit-il, mais est ce nécessaire ? Toujours ce sourire aux lèvres, accueillant et en même temps rempli de mystère.
Entre temps le serveur est revenu avec l’addition, et mon interlocuteur recommande deux boissons fraîches.
Je me sens confuse, et lui demande ce qui l’intéresse dans la revue qu’il lit, histoire de meubler le silence qui s’est installé entre nous. Il me raconte qu’il aime les fleurs, et à ces moments perdus jardine. J’aime cette idée d’imaginer toutes ces jolies couleurs qu’il peut faire jaillir de terre.
Mais cette fois-ci je ne peux plus échapper à ce regard qui est là en face de moi, et qui me regarde droit dans les yeux. Je vois dans l’attention qu’il me porte, passer une interrogation, puis il regarde autour de la place où nous nous trouvons pour à nouveau tourner son visage vers le mien.
Pendant un moment je frissonne. Cet homme suscite en moi un certain vertige, et mon intuition me dit que le moment est important. Il s’incline, vers moi et d’une voix chaude et tendre, me dit :
- Je viens de tomber amoureux de vous !
Je reste sans réaction. Je ne le connais pas. Et pourtant mon cœur bat si vite. Le sang afflue à mes tempes, et j’ai soudain très chaud. Je le regarde droit dans les yeux, lui souris, et lui réponds :
- Le soleil brille, c’est le printemps, et je vous dis oui !!! Moi aussi !!!!!
Avril 2005
Image provenant du site : http://www.matouraine.fr/
Il faut être belge pour le comprendre, mais c'est tout de même très marrant. Moi j'ai ri jusqu'aux larmes, car tellement vrai pour nous les belges.
Je souhaiterais dire merci pour tous ceux en attente de lecture, et les réponses que pour le moment je ne puis pas faire, par manque de temps.
A chacun de vous, et qui font partie de ma communauté, de mes contacts, d'amis virtuels, très proches, et un peu moins, je vous souhaite à tous, quelles que soient les circonstances de votre existence présente, la maladie, la solitude, la joie, et aussi la vie faite de petits bonheurs à ramasser les uns après les autres, une année 2008 pleines de promesses et d'échanges fructueux sur la toile. (un petit clin d'oeil à ceux ou celles qui ont déjà lu ce message quelque part....)
Je vous embrasse tous en particulier, et en toute amitié.
Geneviève-freesia.
Bon dimanche à tous.
Tout le monde dans les préparatifs, pour lundi soir ou le jour de Noël ?
Pour des raisons indépendantes de ma volonté, je suis rentrée à Bordeaux.
En arrivant, j'ai appris quelque chose de très triste. Cette image la représente.
Je vous embrasse tous.
A très bientôt.
freesia - Gene
Image provenant du net
Une libellule
Une libellule posée sur le bord du chapeau,
S'est dit en attendant
Pourquoi fait il donc aussi chaud ?
Rien qu'en y pensant
Irait bien faire un tour du côté de l'océan.
Rencontrer ce bel amant
Qui là bas au loin m'attend
Depuis le mois de septembre
S'en est retourné dans sa chambre.
En effet, un papillon l'attendait là bas
Et bien las de voler de ci de là
S'était brûler les ailes, à force d'attendre
C'était à n'y rien comprendre.
La libellule déploya ses longues ailes
Et quitta les bords du sombrero
Pour rejoindre celui qui l'ensorcelle
Et danser ensemble un joli bolero
Libellule et papillon quel étrange duo ?
En ces vers quelque peu rigolos
N'y voyez là qu'un pur amusement
De la part d'une muse en quête d'effleurements.
® freesia le 15 octobre 2007
Le piano
J’étais passée à diverses reprises devant la maison d’où sortaient des sons de musique qui avaient attiré mon attention. Quelqu’un jouait du piano de façon sublime. La fenêtre était ouverte. Je m’étais arrêtée pour écouter ce que cette personne inconnue jouait.
La pièce musicale était empreinte de sensibilité, et l’artiste me semblait-il avait du talent. J’étais subjuguée par sa façon de jouer, et prise d’une soudaine impulsion, je voulus savoir qui j’allais découvrir derrière la porte.
La maison qui formait un coin dans une rue adjacente bordée de maisons anciennes, où une main pendue à la porte d’entrée servait de heurtoir se trouvait dans un vieux quartier de la ville.
Je frappai et attendit le cœur battant que quelqu’un vienne m’ouvrir. Je n’attendais rien. Ou plutôt si, d’être surprise.
Une porte qui s’ouvre, un regard qui m’effleure. Je me sens déjà troublée.
Un homme dans la quarantaine bien sonné se trouvait devant moi, les tempes grisonnantes, le sourire aux lèvres. Des cheveux mi-longs, une tenue assez négligée mais propre. Je le trouvai bel homme.
Son regard était interrogateur. J’avais vraiment envie de rentrer.
Alors j’invoquai des informations sur le piano, un article à faire, et lui avouai que je l’avais entendu jouer à l’extérieur, la fenêtre étant restée ouverte, et souhaitais quelques informations sur son travail.
La maison était accueillante. Des partitions jonchaient le sol, ainsi qu’éparpillées sur le dessus du grand piano. Mon regard s’attardait autour de moi. Je humais l’atmosphère fraîche qui y régnait. C’était la fin de l’été.
Il s’était entre-temps remis au clavier, après m’avoir servi à boire, et repris le morceau qu’il jouait. Il me disait qu’il préparait un concert et qu’il ne se sentait pas du tout prêt pour la date assez proche.
Il jouait le concerto pour piano de Rachmaninov, mon morceau préféré. Ses doigts agiles glissaient sur les touches un peu jaunies par le temps, et regardant au-delà de ses épaules, j’aperçus sur le mur d’en face, de merveilleux dessins japonais et chinois, ainsi que quelques dessins au crayon représentant un homme et une femme enlacés ou bien enroulés sur eux-mêmes dans l’acte d’amour.
Je me perdais dans ces coups de crayon, rêveuse, tout en écoutant les sons qui dans ce premier mouvement, allaient crescendo. C’était poignant, et l’interprète avait un talent incontestable.
Je m’approchai de lui, près de son dos. Il était habillé légèrement et je percevais sous la toile de lin, la peau de cet homme qui m’émouvait en ce moment.
J’étais là près d’un inconnu, et ni lui ni moi nous ne nous posions aucune question, attentifs à la minute présente, à l’instant qui passe.
Je voyais sa nuque, recourbée, tressautant par moment. Mes yeux rivés sur cette peau légèrement bronzée passaient d’une épaule à l’autre, longeaient ses bras, sa taille. J’essayais de deviner sous ses vêtements, sa peau si tentante.
Je me penchai, mes seins sous un haut de dentelle, généreux, frôlèrent son vêtement, et du bout de ma langue, très légèrement je pris les gouttes de sueur qui perlaient à la lumière.
Dès le premier regard, ses yeux d’un brun profond m’avaient captivée, sa stature imposante et bien enveloppée m’avait de suite attirée.
Il n’était pas rasé, mais bon cela ajoutait à ce charme un peu discret qui émanait de sa personne.
Une main droite s’arrêta sur une note, une blanche, temps suspendu, où tout est possible. Je le savais, mais je risquais.
Il pivota sur lui-même, et je crus, un bref instant qu’il allait me mettre dehors. Son regard profond et intense, brillant, plongea dans le mien, sans un mot.
Il me sourit, me détailla des pieds à la tête, laissant son attention un court instant s’arrêter sur mes vêtements légers, mon buste, ma taille, mes jambes, pour revenir tout aussi rapidement sur mon visage, avec toujours ces mêmes yeux un peu énigmatiques.
Il me prit la main, la posa sur ses yeux, sur sa bouche.
- Asseyez vous me dit-il, à côté de moi.
Je pris une chaise et m’exécutai. J’avais envie de lui parler, de mon projet, d’expliquer ma présence, mais au moment où j’allais prendre la parole, il m’intima l’ordre de ne rien dire, et se remit à jouer.
Je replongeai dans ce premier mouvement, et me laissais bercer par les notes qui m’emportaient, s’insinuaient en moi, me pénétraient dans chaque fibre du corps, comme dans une union charnelle.
Soudain, sa cuisse gauche se colla contre la mienne. Je tressaillis. Le contact était doux, troublant, étrange. Je n’osais pas bouger. Je constatais que ce contact me plaisait et que les mots étaient inutiles.
Ses mains maintenant courraient sur les touches et les notes défilaient de plus en plus rapidement. Je connaissais ce concerto par cœur, et en même temps que je ressentais le doux émoi qui s’emparait de moi, le romantisme de l’œuvre éclatait au grand jour, dans un éclatement de notes de plus en plus pathétiques.
J’étais envahie par la musique comme celui qui se trouvait à mes côtés, et mon cœur s’envolait avec le sien, transportés ensemble dans l’écriture lyrique du compositeur.
C’était maintenant l’envolée passionnée de la fin de ce premier mouvement. J’observais le visage du pianiste ruisselant de sueur, et mon regard souhaitait captiver le sien, au rythme des notes.
Je levai les doigts vers son visage, et le tournai vers moi. Nos yeux s’accrochèrent l’un à l’autre dans une même vibration. Mon corps tremblait autant que le sien, chacun perdu dans la même passion que celle émise par les notes de musique.
Lorsque les derniers sons tragiques et ultimes se firent entendre, et que le silence se fit, il mit
sa main autour de mes épaules, et je sentis son corps trembler autant que le mien.
Ensemble nous avons fermé les yeux, imbibés encore des substances aériennes qui remplissaient la pièce dans ce silence assourdissant où résonnaient encore une composition magistrale, restée immortelle, grâce à la magie unique du talent.
® freesia
Image trouvée sur ce site : http://www.galileo-web.com/photoblog/index.php?tag=piano
Nous nous sommes rencontrés sous la plume, au sein d’une page blanche.
Les liés et déliés de nos langues respectives nous avaient fait découvrir que nos cœurs étaient à l’unisson mais nullement libres.
Tu m’as conquis par ta magie, je t’ai conquise par mon érotisme. Les mots se sont couchés, se sont enchevêtrés, et le Merveilleux nous a enveloppés dans son grand manteau mystérieux d’un amour, d’une amitié, de désirs fougueux.
Les auteurs de ces mots nous ont fait vivre de merveilleux moments, d’une profonde intensité, d’envolées passionnées vers des sons d’une mélodie si douce à nos oreilles.
Il y a eu les lettres, puis les mots. Les phrases ont suivi et nous ont attirés dans une danse lascive irrésistiblement l’un vers l’autre.
Tu as attiré la lettre A, celle de l’amour, et puis la lettre D, de désir, vers tes doigts habiles.
Nous les avons mélangées toutes ces lettres, nous nous en sommes habillés, mais elles n’ont pas suffit pour nous réchauffer des rigueurs de l’hiver, et de la flamme qui dangereusement s’approchait de la feuille.
La bougie qui brûlait près de la page était là pour éclairer les auteurs, et les lettres et les mots et les phrases.
Mais devant les écrivains, les lettres ont commencé à s’entremêler, prises par des désirs soudains et inassouvis. Deux lettres A se sont fait face, se sont caressées, et se sont écroulées sur cette page prises par un tel vertige, de sensualité, de désir, et d’érotisme. Enroulées l’une dans l’autre elles n’ont plus formé qu’une seule lettre A dans l’union totale et fusionnelle.
C’est à ce moment là qu’un grand coup de vent faillit faire tomber la bougie sur la page remplie de phrases.
Finalement la plume resta en suspens au-dessus du texte inachevé, et se dirigea vers le pot d'encre, s'y plongea, pour continuer un récit qui n'a pas de fin.
Aujourd'hui l'un des auteurs n'écrira plus, son encrier personnel est tombé.
Il ne reste plus que la plume que je tiens dans la main, suspendue dans l'air, à la recherche des mots qui nous ont si souvent, fait tant de fois rêver ensemble, au-dessus de toutes les contingences de l'âme, de l'esprit et rien qu'à l'écoute du coeur.
Mais les écrits, peuvent devenir cruels devant la réalité de l'existence, qui elle ne fait pas de cadeaux, même si les mots et les phrases restent vrais, authentiques.
Les larmes coulent sur le papier, à la recherche, d'une boucle, d'un délié, ressemblant à la courbe de ton corps tant de fois imaginé, enroulé autour du mien.
L'union des lettres était une chose, mais l'esprit s'est emparé des mots et des phrases, le coeur les a accompagnés, et le tout est retourné à l'état du rêve et du fantasme, ce qui était le début de la page.
Les lettres Coeur, Amour, Folie, Désir, et aussi Amitié font actuellement une grande sarabande dans le mot Vie.
Elle nous prend réellement chacun séparément, et nous emporte vers d'autres horizons.
Toutefois, les souvenirs sont tellement beaux, respectueux, merveilleux, que la plume ne peut que se poser sur la page pour continuer seule à chanter l'amour et l'érotisme et tracer en ton nom de nouvelles notes, qui viendront s'ajouter au chant mélodieux que nous avions commencé ensemble et où l'amour pour les auteurs continuera et portera le nom : Amitié.
Alors de ma plume j'écris Amitié tu es, au nom de l'amour que je te porte.
® freesia 2006
Source de l'image : http://antiblouz.blog.lemonde.fr/2006/06/
Bonjour à tous et aux diverses communautés, dont je fais partie.
Avant de partir pour une longue semaine, jeudi prochain, je souhaiterais vous dire ceci :

Merci aussi pour l'envoi de vos notes et de vos commentaires, auxquels je n'ai pas encore répondu, par manque de temps. Je lis vos réponses qui me touchent beaucoup. A mon retour je me rattrapperai et très certainement l'année prochaine. Vox étant pour moi un doublon de transfert de mon blog 360° où j'ai encore pas mal d'amis virtuels auxquels je reste fidèle.
Alors je vous envoie enfin la photo de ce petit-fils, cinquième dans la famille de ma fille qui en a déjà quatre (deux filles et deux garçons)

Je participerai davantage l'année prochaine aux communautés où je suis inscrite, car je suis curieuse de tant de choses.
Je ne me suis pas encore présentée, j'attendrai l'année prochaine pour le faire.
Ce serait un bon début non ?
Je continue mon transfert de mes différentes nouvelles et poésies et autres qui me tiennent à coeur. Et puis je devrai faire un choix comme tout le monde, car participer sur deux blogs, c'est beaucoup trop de travail.
Il ne suffit pas de choisir, il suffit surtout d'assumer son choix. Chaque jour est un nouveau choix qui s'annonce à l'aube où je me réveille et pose le pied à terre de ce que je ferai de cette journée qui s'écoule et ne reviendra plus jamais dans mon existence.
Je me dois de profiter au maximum de cette journée, et de tourner mon regard vers les autres qui sont dans le besoin d'aide et de soutien, car il y a tant de domaines qui appellent à l'aide tout près de chez soi.
Le soleil se lève, sur chaque journée, même s'il fait gris dehors. Je vous envoie à tous un rayon de soleil pour qu'il vous encourage dans chaque matin qui s'annonce.
® freesia 04-12-2007
Un film que j'ai découvert, magnifique et merveilleux dont voici le texte écrit par l'auteur : Giono.
Je trouve cette écriture tellement d'actualité que je souhaite la partager ici.
J'espère que la longueur du texte pour les personnes qui ne connaissent pas l'histoire, ne seront pas découragées avant la lecture. A redécouvrir.
L'homme qui plantait des arbres
Pour que le caractère d'un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l'idée qui la dirige est d'une générosité sans exemple, s'il est absolument certain qu'elle n'a cherché de récompense nulle part et qu'au surplus elle ait laissé sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d'erreurs, devant un caractère inoubliable.
Il y a environ une quarantaine d'années, je faisais une longue course à pied, sur des hauteurs absolument inconnues des touristes, dans cette très vieille région des Alpes qui pénètre en Provence.
Cette région est délimitée au sud-est et au sud par le cours moyen de la Durance, entre Sisteron et Mirabeau; au nord par le cours supérieur de la Drôme, depuis sa source jusqu'à Die; à l'ouest par les plaines du Comtat Venaissin et les contreforts du Mont-Ventoux. Elle comprend toute la partie nord du département des Basses-Alpes, le sud de la Drôme et une petite enclave du Vaucluse.
C'était, au moment où j'entrepris ma longue promenade dans ces déserts, des landes nues et monotones, vers 1200 à 1300 mètres d'altitude. Il n'y poussait que des lavandes sauvages.
Je traversais ce pays dans sa plus grande largeur et, après trois jours de marche, je me trouvais dans une désolation sans exemple. Je campais à côté d'un squelette de village abandonné. Je n'avais plus d'eau depuis la veille et il me fallait en trouver. Ces maisons agglomérées, quoique en ruine, comme un vieux nid de guêpes, me firent penser qu'il avait dû y avoir là, dans le temps, une fontaine ou un puits. Il y avait bien une fontaine, mais sèche. Les cinq à six maisons, sans toiture, rongées de vent et de pluie, la petite chapelle au clocher écroulé, étaient rangées comme le sont les maisons et les chapelles dans les villages vivants, mais toute vie avait disparu.
C'était un beau jour de juin avec grand soleil, mais sur ces terres sans abri et hautes dans le ciel, le vent soufflait avec une brutalité insupportable. Ses grondements dans les carcasses des maisons étaient ceux d'un fauve dérangé dans son repas.
Il me fallut lever le camp. A cinq heures de marche de là, je n'avais toujours pas trouvé d'eau et rien ne pouvait me donner l'espoir d'en trouver. C'était partout la même sécheresse, les mêmes herbes ligneuses. Il me sembla apercevoir dans le lointain une petite silhouette noire, debout. Je la pris pour le tronc d'un arbre solitaire. A tout hasard, je me dirigeai vers elle. C'était un berger. Une trentaine de moutons couchés sur la terre brûlante se reposaient près de lui.
Il me fit boire à sa gourde et, un peu plus tard, il me conduisit à sa bergerie, dans une ondulation du plateau. Il tirait son eau - excellente - d'un trou naturel, très profond, au-dessus duquel il avait installé un treuil rudimentaire.
Cet homme parlait peu. C'est le fait des solitaires, mais on le sentait sûr de lui et confiant dans cette assurance. C'était insolite dans ce pays dépouillé de tout. Il n'habitait pas une cabane mais une vraie maison en pierre où l'on voyait très bien comment son travail personnel avait rapiécé la ruine qu'il avait trouvé là à son arrivée. Son toit était solide et étanche. Le vent qui le frappait faisait sur les tuiles le bruit de la mer sur les plages.
Son ménage était en ordre, sa vaisselle lavée, son parquet balayé, son fusil graissé; sa soupe bouillait sur le feu. Je remarquai alors qu'il était aussi rasé de frais, que tous ses boutons étaient solidement cousus, que ses vêtements étaient reprisés avec le soin minutieux qui rend les reprises invisibles.
Il me fit partager sa soupe et, comme après je lui offrais ma blague à tabac, il me dit qu'il ne fumait pas. Son chien, silencieux comme lui, était bienveillant sans bassesse.
Il avait été entendu tout de suite que je passerais la nuit là; le village le plus proche était encore à plus d'une journée et demie de marche. Et, au surplus, je connaissais parfaitement le caractère des rares villages de cette région. Il y en a quatre ou cinq dispersés loin les uns des autres sur les flans de ces hauteurs, dans les taillis de chênes blancs à la toute extrémité des routes carrossables. Ils sont habités par des bûcherons qui font du charbon de bois. Ce sont des endroits où l'on vit mal. Les familles serrées les unes contre les autres dans ce climat qui est d'une rudesse excessive, aussi bien l'été que l'hiver, exaspèrent leur égoïsme en vase clos. L'ambition irraisonnée s'y démesure, dans le désir continu de s'échapper de cet endroit.
Les hommes vont porter leur charbon à la ville avec leurs camions, puis retournent. Les plus solides qualités craquent sous cette perpétuelle douche écossaise. Les femmes mijotent des rancoeurs. Il y a concurrence sur tout, aussi bien pour la vente du charbon que pour le banc à l'église, pour les vertus qui se combattent entre elles, pour les vices qui se combattent entre eux et pour la mêlée générale des vices et des vertus, sans repos. Par là-dessus, le vent également sans repos irrite les nerfs. Il y a des épidémies de suicides et de nombreux cas de folies, presque toujours meurtrières.
Le berger qui ne fumait pas alla chercher un petit sac et déversa sur la table un tas de glands. Il se mit à les examiner l'un après l'autre avec beaucoup d'attention, séparant les bons des mauvais. Je fumais ma pipe. Je me proposai pour l'aider. Il me dit que c'était son affaire. En effet : voyant le soin qu'il mettait à ce travail, je n'insistai pas. Ce fut toute notre conversation. Quand il eut du côté des bons un tas de glands assez gros, il les compta par paquets de dix. Ce faisant, il éliminait encore les petits fruits ou ceux qui étaient légèrement fendillés, car il les examinait de fort près. Quand il eut ainsi devant lui cent glands parfaits, il s'arrêta et nous allâmes nous coucher.
La société de cet homme donnait la paix. Je lui demandai le lendemain la permission de me reposer tout le jour chez lui. Il le trouva tout naturel, ou, plus exactement, il me donna l'impression que rien ne pouvait le déranger. Ce repos ne m'était pas absolument obligatoire, mais j'étais intrigué et je voulais en savoir plus. Il fit sortir son troupeau et il le mena à la pâture. Avant de partir, il trempa dans un seau d'eau le petit sac où il avait mis les glands soigneusement choisis et comptés.
Je remarquai qu'en guise de bâton, il emportait une tringle de fer grosse comme le pouce et longue d'environ un mètre cinquante. Je fis celui qui se promène en se reposant et je suivis une route parallèle à la sienne. La pâture de ses bêtes était dans un fond de combe. Il laissa le petit troupeau à la garde du chien et il monta vers l'endroit où je me tenais. J'eus peur qu'il vînt pour me reprocher mon indiscrétion mais pas du tout : c'était sa route et il m'invita à l'accompagner si je n'avais rien de mieux à faire. Il allait à deux cents mètres de là, sur la hauteur.
Arrivé à l'endroit où il désirait aller, il se mit à planter sa tringle de fer dans la terre. Il faisait ainsi un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des chênes. Je lui demandai si la terre lui appartenait. Il me répondit que non. Savait-il à qui elle était ? Il ne savait pas. Il supposait que c'était une terre communale, ou peut-être, était-elle propriété de gens qui ne s'en souciaient pas ? Lui ne se souciait pas de connaître les propriétaires. Il planta ainsi cent glands avec un soin extrême.
Après le repas de midi, il recommença à trier sa semence. Je mis, je crois, assez d'insistance dans mes questions puisqu'il y répondit. Depuis trois ans il plantait des arbres dans cette solitude. Il en avait planté cent mille. Sur les cent mille, vingt mille était sortis. Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moitié, du fait des rongeurs ou de tout ce qu'il y a d'impossible à prévoir dans les desseins de la Providence. Restaient dix mille chênes qui allaient pousser dans cet endroit où il n'y avait rien auparavant.
C'est à ce moment là que je me souciai de l'âge de cet homme. Il avait visiblement plus de cinquante ans. Cinquante-cinq, me dit-il. Il s'appelait Elzéard Bouffier. Il avait possédé une ferme dans les plaines. Il y avait réalisé sa vie. Il avait perdu son fils unique, puis sa femme. Il s'était retiré dans la solitude où il prenait plaisir à vivre lentement, avec ses brebis et son chien. Il avait jugé que ce pays mourait par manque d'arbres. Il ajouta que, n'ayant pas d'occupations très importantes, il avait résolu de remédier à cet état de choses.
Menant moi-même à ce moment-là, malgré mon jeune âge, une vie solitaire, je savais toucher avec délicatesse aux âmes des solitaires. Cependant, je commis une faute. Mon jeune âge, précisément, me forçait à imaginer l'avenir en fonction de moi-même et d'une certaine recherche du bonheur. Je lui dis que, dans trente ans, ces dix mille chênes seraient magnifiques. Il me répondit très simplement que, si Dieu lui prêtait vie, dans trente ans, il en aurait planté tellement d'autres que ces dix mille seraient comme une goutte d'eau dans la mer.
Il étudiait déjà, d'ailleurs, la reproduction des hêtres et il avait près de sa maison une pépinière issue des faînes. Les sujets qu'il avait protégés de ses moutons par une barrière en grillage, étaient de toute beauté. Il pensait également à des bouleaux pour les fonds où, me dit-il, une certaine humidité dormait à quelques mètres de la surface du sol.
Nous nous séparâmes le lendemain.
L'année d'après, il y eut la guerre de 14 dans laquelle je fus engagé pendant cinq ans. Un soldat d'infanterie ne pouvait guère y réfléchir à des arbres. A dire vrai, la chose même n'avait pas marqué en moi : je l'avais considérée comme un dada, une collection de timbres, et oubliée.
Sorti de la guerre, je me trouvais à la tête d'une prime de démobilisation minuscule mais avec le grand désir de respirer un peu d'air pur. C'est sans idée préconçue - sauf celle-là - que je repris le chemin de ces contrées désertes.
Le pays n'avait pas changé. Toutefois, au-delà du village mort, j'aperçus dans le lointain une sorte de brouillard gris qui recouvrait les hauteurs comme un tapis. Depuis la veille, je m'étais remis à penser à ce berger planteur d'arbres. « Dix mille chênes, me disais-je, occupent vraiment un très large espace ».
J'avais vu mourir trop de monde pendant cinq ans pour ne pas imaginer facilement la mort d'Elzéar Bouffier, d'autant que, lorsqu'on en a vingt, on considère les hommes de cinquante comme des vieillards à qui il ne reste plus qu'à mourir. Il n'était pas mort. Il était même fort vert. Il avait changé de métier. Il ne possédait plus que quatre brebis mais, par contre, une centaine de ruches. Il s'était débarrassé des moutons qui mettaient en péril ses plantations d'arbres. Car, me dit-il (et je le constatais), il ne s'était pas du tout soucié de la guerre. Il avait imperturbablement continué à planter.
Les chênes de 1910 avaient alors dix ans et étaient plus hauts que moi et que lui. Le spectacle était impressionnant. J'étais littéralement privé de parole et, comme lui ne parlait pas, nous passâmes tout le jour en silence à nous promener dans sa forêt. Elle avait, en trois tronçons, onze kilomètres de long et trois kilomètres dans sa plus grande largeur. Quand on se souvenait que tout était sorti des mains et de l'âme de cet homme - sans moyens techniques - on comprenait que les hommes pourraient être aussi efficaces que Dieu dans d'autres domaines que la destruction.
Il avait suivi son idée, et les hêtres qui m'arrivaient aux épaules, répandus à perte de vue, en témoignaient. Les chênes étaient drus et avaient dépassé l'âge où ils étaient à la merci des rongeurs; quant aux desseins de la Providence elle-même, pour détruire l'oeuvre créée, il lui faudrait avoir désormais recours aux cyclones. Il me montra d'admirables bosquets de bouleaux qui dataient de cinq ans, c'est-à-dire de 1915, de l'époque où je combattais à Verdun. Il leur avait fait occuper tous les fonds où il soupçonnait, avec juste raison, qu'il y avait de l'humidité presque à fleur de terre. Ils étaient tendres comme des adolescents et très décidés.
La création avait l'air, d'ailleurs, de s'opérer en chaînes. Il ne s'en souciait pas; il poursuivait obstinément sa tâche, très simple. Mais en redescendant par le village, je vis couler de l'eau dans des ruisseaux qui, de mémoire d'homme, avaient toujours été à sec. C'était la plus formidable opération de réaction qu'il m'ait été donné de voir. Ces ruisseaux secs avaient jadis porté de l'eau, dans des temps très anciens. Certains de ces villages tristes dont j'ai parlé au début de mon récit s'étaient construits sur les emplacements d'anciens villages gallo-romains dont il restait encore des traces, dans lesquelles les archéologues avaient fouillé et ils avaient trouvé des hameçons à des endroits où au vingtième siècle, on était obligé d'avoir recours à des citernes pour avoir un peu d'eau.
Le vent aussi dispersait certaines graines. En même temps que l'eau réapparut réapparaissaient les saules, les osiers, les prés, les jardins, les fleurs et une certaine raison de vivre.
Mais la transformation s'opérait si lentement qu'elle entrait dans l'habitude sans provoquer d'étonnement. Les chasseurs qui montaient dans les solitudes à la poursuite des lièvres ou des sangliers avaient bien constaté le foisonnement des petits arbres mais ils l'avaient mis sur le compte des malices naturelles de la terre. C'est pourquoi personne ne touchait à l'oeuvre de cet homme. Si on l'avait soupçonné, on l'aurait contrarié. Il était insoupçonnable. Qui aurait pu imaginer, dans les villages et dans les administrations, une telle obstination dans la générosité la plus magnifique ?
A partir de 1920, je ne suis jamais resté plus d'un an sans rendre visite à Elzéard Bouffier. Je ne l'ai jamais vu fléchir ni douter. Et pourtant, Dieu sait si Dieu même y pousse ! Je n'ai pas fait le compte de ses déboires. On imagine bien cependant que, pour une réussite semblable, il a fallu vaincre l'adversité; que, pour assurer la victoire d'une telle passion, il a fallu lutter avec le désespoir. Il avait, pendant un an, planté plus de dix mille érables. Ils moururent tous. L'an d'après, il abandonna les érables pour reprendre les hêtres qui réussirent encore mieux que les chênes.
Pour avoir une idée à peu près exacte de ce caractère exceptionnel, il ne faut pas oublier qu'il s'exerçait dans une solitude totale; si totale que, vers la fin de sa vie, il avait perdu l'habitude de parler. Ou, peut-être, n'en voyait-il pas la nécessité ?
En 1933, il reçut la visite d'un garde forestier éberlué. Ce fonctionnaire lui intima l'ordre de ne pas faire de feu dehors, de peur de mettre en danger la croissance de cette forêt naturelle. C'était la première fois, lui dit cet homme naïf, qu'on voyait une forêt pousser toute seule. A cette époque, il allait planter des hêtres à douze kilomètres de sa maison. Pour s'éviter le trajet d'aller-retour - car il avait alors soixante-quinze ans - il envisageait de construire une cabane de pierre sur les lieux mêmes de ses plantations. Ce qu'il fit l'année d'après.
En 1935, une véritable délégation administrative vint examiner la « forêt naturelle ». Il y avait un grand personnage des Eaux et Forêts, un député, des techniciens. On prononça beaucoup de paroles inutiles. On décida de faire quelque chose et, heureusement, on ne fit rien, sinon la seule chose utile : mettre la forêt sous la sauvegarde de l'Etat et interdire qu'on vienne y charbonner. Car il était impossible de n'être pas subjugué par la beauté de ces jeunes arbres en pleine santé. Et elle exerça son pouvoir de séduction sur le député lui-même.
J'avais un ami parmi les capitaines forestiers qui était de la délégation. Je lui expliquai le mystère. Un jour de la semaine d'après, nous allâmes tous les deux à la recherche d'Elzéard Bouffier. Nous le trouvâmes en plein travail, à vingt kilomètres de l'endroit où avait eu lieu l'inspection.
Ce capitaine forestier n'était pas mon ami pour rien. Il connaissait la valeur des choses. Il sut rester silencieux. J'offris les quelques oeufs que j'avais apportés en présent. Nous partageâmes notre casse-croûte en trois et quelques heures passèrent dans la contemplation muette du paysage.
Le côté d'où nous venions était couvert d'arbres de six à sept mètres de haut. Je me souvenais de l'aspect du pays en 1913 : le désert... Le travail paisible et régulier, l'air vif des hauteurs, la frugalité et surtout la sérénité de l'âme avaient donné à ce vieillard une santé presque solennelle. C'était un athlète de Dieu. Je me demandais combien d'hectares il allait encore couvrir d'arbres.
Avant de partir, mon ami fit simplement une brève suggestion à propos de certaines essences auxquelles le terrain d'ici paraissait devoir convenir. Il n'insista pas. « Pour la bonne raison, me dit-il après, que ce bonhomme en sait plus que moi. » Au bout d'une heure de marche - l'idée ayant fait son chemin en lui - il ajouta : « Il en sait beaucoup plus que tout le monde. Il a trouvé un fameux moyen d'être heureux ! »
C'est grâce à ce capitaine que, non seulement la forêt, mais le bonheur de cet homme furent protégés. Il fit nommer trois gardes-forestiers pour cette protection et il les terrorisa de telle façon qu'ils restèrent insensibles à tous les pots-de-vin que les bûcherons pouvaient proposer.
L'oeuvre ne courut un risque grave que pendant la guerre de 1939. Les automobiles marchant alors au gazogène, on n'avait jamais assez de bois. On commença à faire des coupes dans les chênes de 1910, mais ces quartiers sont si loin de tous réseaux routiers que l'entreprise se révéla très mauvaise au point de vue financier. On l'abandonna. Le berger n'avait rien vu. Il était à trente kilomètres de là, continuant paisiblement sa besogne, ignorant la guerre de 39 comme il avait ignoré la guerre de 14.
J'ai vu Elzéard Bouffier pour la dernière fois en juin 1945. Il avait alors quatre-vingt-sept ans. J'avais donc repris la route du désert, mais maintenant, malgré le délabrement dans lequel la guerre avait laissé le pays, il y avait un car qui faisait le service entre la vallée de la Durance et la montagne. Je mis sur le compte de ce moyen de transport relativement rapide le fait que je ne reconnaissais plus les lieux de mes dernières promenades. Il me semblait aussi que l'itinéraire me faisait passer par des endroits nouveaux. J'eus besoin d'un nom de village pour conclure que j'étais bien cependant dans cette région jadis en ruine et désolée. Le car me débarqua à Vergons.
En 1913, ce hameau de dix à douze maisons avait trois habitants. Ils étaient sauvages, se détestaient, vivaient de chasse au piège : à peu près dans l'état physique et moral des hommes de la préhistoire. Les orties dévoraient autour d'eux les maisons abandonnées. Leur condition était sans espoir. Il ne s'agissait pour eux que d'attendre la mort : situation qui ne prédispose guère aux vertus.
Tout était changé. L'air lui-même. Au lieu des bourrasques sèches et brutales qui m'accueillaient jadis, soufflait une brise souple chargée d'odeurs. Un bruit semblable à celui de l'eau venait des hauteurs : c'était celui du vent dans les forêts. Enfin, chose plus étonnante, j'entendis le vrai bruit de l'eau coulant dans un bassin. Je vis qu'on avait fait une fontaine, qu'elle était abondante et, ce qui me toucha le plus, on avait planté près d'elle un tilleul qui pouvait déjà avoir dans les quatre ans, déjà gras, symbole incontestable d'une résurrection.
Par ailleurs, Vergons portait les traces d'un travail pour l'entreprise duquel l'espoir était nécessaire. L'espoir était donc revenu. On avait déblayé les ruines, abattu les pans de murs délabrés et reconstruit cinq maisons. Le hameau comptait désormais vingt-huit habitants dont quatre jeunes ménages. Les maisons neuves, crépies de frais, étaient entourées de jardins potagers où poussaient, mélangés mais alignés, les légumes et les fleurs, les choux et les rosiers, les poireaux et les gueules-de-loup, les céleris et les anémones. C'était désormais un endroit où l'on avait envie d'habiter.
A partir de là, je fis mon chemin à pied. La guerre dont nous sortions à peine n'avait pas permis l'épanouissement complet de la vie, mais Lazare était hors du tombeau. Sur les flancs abaissés de la montagne, je voyais de petits champs d'orge et de seigle en herbe; au fond des étroites vallées, quelques prairies verdissaient.
Il n'a fallu que les huit ans qui nous séparent de cette époque pour que tout le pays resplendisse de santé et d'aisance. Sur l'emplacement des ruines que j'avais vues en 1913, s'élèvent maintenant des fermes propres, bien crépies, qui dénotent une vie heureuse et confortable. Les vieilles sources, alimentées par les pluies et les neiges que retiennent les forêts, se sont remises à couler. On en a canalisé les eaux. A côté de chaque ferme, dans des bosquets d'érables, les bassins des fontaines débordent sur des tapis de menthes fraîches. Les villages se sont reconstruits peu à peu. Une population venue des plaines où la terre se vend cher s'est fixée dans le pays, y apportant de la jeunesse, du mouvement, de l'esprit d'aventure. On rencontre dans les chemins des hommes et des femmes bien nourris, des garçons et des filles qui savent rire et ont repris goût aux fêtes campagnardes. Si on compte l'ancienne population, méconnaissable depuis qu'elle vit avec douceur et les nouveaux venus, plus de dix mille personnes doivent leur bonheur à Elzéard Bouffier.
Quand je réfléchis qu'un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du désert ce pays de Canaan, je trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable. Mais, quand je fais le compte de tout ce qu'il a fallu de constance dans la grandeur d'âme et d'acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, je suis pris d'un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien cette oeuvre digne de Dieu.
Elzéard Bouffier est mort paisiblement en 1947 à l'hospice de Banon.





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